Une tribune de Philippe Zaouati.

Cette semaine, une dizaine de ministres et de responsables de LRM ont publié une tribune dans laquelle ils s’inquiètent du retour du clivage droite-gauche. Il s’agissait en l’espèce de commenter les réactions face à l’emploi du terme « islamo-gauchisme » – et il est légitime en effet de démasquer les postures de beaucoup de politiciens sur ce sujet – mais peu importe finalement le prétexte de cette tribune. En publiant ce texte, les dirigeants marcheurs voulaient surtout revenir aux origines du mouvement, le dépassement du clivage droite-gauche, alors que pointe dans un peu plus d’un an l’élection présidentielle.

La réponse à cette tribune a été toute aussi rapide qu’inattendue. C’est la « une » provocatrice de Libération qui s’en est chargée. Si le clivage droite-gauche a bel et bien été renvoyé un temps aux oubliettes « grâce à » Emmanuel Macron, il a laissé la place à un nouvel affrontement – la nature politique ayant horreur du vide, celui qui oppose désormais le « macronisme » aux populismes. Or, au moment même où les marcheurs historiques s’inquiètent d’un retour du clivage droite-gauche, la « une » de Libé nous montre un danger beaucoup plus grand : le caractère inopérant de ce nouveau clivage. Les français ne se retrouvent pas plus dans le nouveau clivage qu’on leur propose que dans l’ancien ! Pire, beaucoup d’entre eux ne voient pas (ou plus) dans le macronisme un rempart au populisme, mais la simple reconstitution du pôle de droite. Au clivage gauche-droite anachronique s’est substitué un affrontement factice qui laisse une bonne partie des électeurs sans choix. Le barrage s’est fissuré.

Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, il faut revenir un peu en arrière. Nous sommes nombreux à avoir soutenu Emmanuel Macron en pensant qu’il représentait l’une des dernières chances d’empêcher le populisme. Ainsi, en février 2017, j’expliquai pourquoi je rejoignais En Marche de la façon suivante : « je suis profondément convaincu que la fracture au sein des pays développés est non seulement réelle, profonde, mais extrêmement grave (…) Emmanuel Macron  propose un chemin — un chemin difficile, un chemin de crête, mais un chemin qui, si on réussit à l’emprunter, peut nous éloigner du pire. (…) je suis profondément convaincu que sa démarche progressiste est notre dernière chance d’éviter l’extrémisme. »

Pour beaucoup de citoyens du centre et de la gauche, le « en même temps » offrait alors une combinaison prometteuse entre une gauche progressiste et ouverte et un pragmatisme économique libéral. Il contenait surtout une promesse de faire de la politique autrement.

Dans ce projet, le dépassement du clivage gauche-droite fut une ligne directrice, je ne crois pas pour autant qu’elle doive devenir une fin en soi. Emmanuel Macron avait certes vu juste en dénonçant des camps qui ne présentaient plus de vision homogène, des camps qui étaient de plus en plus traversés par des fractures internes et qui par conséquent étaient incapables de gouverner efficacement. Cela veut-il dire pour autant que la distinction gauche-droite soit définitivement inopérante pour tous les sujets ? Je ne le pense pas, et la « une » de Libé nous la renvoie comme un boomerang.

Faire de ce dépassement l’alpha et l’omega de notre positionnement politique montre aujourd’hui ses limites. Pour beaucoup de nos concitoyens, le Président de la République est devenu la cible principale. Une nouvelle fracture politique se dessine. Le discours et la politique d’Emmanuel Macron sont perçus comme des manœuvres cyniques de la classe dominante pour conserver le pouvoir. Si le macronisme est bien un rempart au populisme, il en est surtout devenu la cible principale. Et alors qu’au deuxième tour d’une élection présidentielle face à Marine Le Pen, les voix de gauche seront déterminantes, la coalition d’un dégagisme Trumpien et de la perception d’Emmanuel Macron comme un candidat de droite pourrait conduire au pire. Ce faisant, l’objectif de rempart au populisme est non seulement loin d’être atteint, mais il apparait même plus lointain aujourd’hui qu’au début du quinquennat.

Doit-on en conclure que le projet initial et le bilan du quinquennat sont à jeter aux oubliettes ? Je ne crois pas, mais il faut remettre l’ouvrage sur le métier. Un barrage ça s’entretien, ça se répare, ça se consolide. Il faut choisir ses combats, si notre ennemi est le populisme des extrêmes, alors c’est une large coalition contre ce populisme qu’il faut construire, revenir à l’ouverture des débuts d’En Marche, attirer les bonnes volontés de la gauche, de l’écologie comme de la droite, et non pas renvoyer gauche et droite en permanence à leurs combats d’antan. Cela implique de définir plus précisément les contours de notre projet progressiste. Ce travail n’a pas été mené suffisamment. Ce progressisme, on le perçoit aujourd’hui dans les discours, de l’invention d’un nouveau capitalisme cher à Bruno Le Maire, à la suppression de l’ENA promise aux gilets jaunes, en passant par le « Make our Planet Great Again », mais il y a un gouffre entre ces discours volontaristes et la réalité. Aujourd’hui une majorité de Français n’y croit pas, c’est ce que les témoignages des lecteurs de Libé nous montrent. Les convaincre ne sera pas facile, mais nous n’avons pas d’alternative.