Nul ne sait vraiment aujourd’hui combien de temps cette épidémie va durer, combien de victimes elle fera, quels sacrifices nous allons devoir accepter pour la combattre, dans quel état elle laissera nos économies. Nul ne sait vraiment aujourd’hui quels sont les ressorts qui seront les plus salvateurs, quel est le niveau de résilience de nos sociétés, comment les institutions nationales, européennes ou mondiales résisteront au repli sur soi, au confinement à tous les niveaux.

Pourtant, il faut penser au rebond. L’Histoire nous enseigne que les épidémies passent, qu’elles laissent des cicatrices profondes, mais qu’elles passent, et que les sociétés humaines font ce qu’elles savent faire, repartir de l’avant, oublier, au risque de ne pas se préparer à la prochaine salve. Il faut penser le rebond, parce que nous en avons le temps, parce que c’est le seul exercice optimiste que nous offre la situation présente. Il faut penser le rebond pour ne pas sombrer dans le tragique, ou plutôt pour aborder le tragique en se projetant. Il faut penser le rebond parce que, passées les premières journées de confinement, passées les premières initiatives de solidarité, les apéros en ligne et les applaudissements aux fenêtres, certes indispensables, passés nos premiers réflexes sociaux, la déprime nous guette. Et pire que la déprime, la colère, les polémiques, la désunion.

Comme à chaque fois que nous sommes confrontés à une crise existentielle, un choc massif, les premiers mots qui nous viennent sont : « rien ne sera plus jamais comme avant ». De la « der des der » qui résonna après les conflits les plus meurtriers aux déclarations qui ont suivies la crise financière de 2008 ou les attentats de 2015, il est toujours rassurant de penser que les crises ne sont pas là pour rien, qu’on en tire un enseignement, qu’on en sort plus fort, plus grand, plus sage. Celle-ci ne fait pas exception. Dès sa première allocution, le Président de la République a entonné le refrain : « nous tirerons toutes les conséquences ». Toutes les conséquences. C’est promis, juré. Le monde d’après le coronavirus ne sera pas le monde d’avant.

Evidemment, ces voeux de changement ou de rédemption sonnent comme de la musique aux oreilles de ceux qui répètent inlassablement que notre société doit changer. A commencer par les combattants du climat et de la biodiversité. Cette épidémie n’est-elle pas une sorte de test, un avertissement, voire une chance ? N’est-elle pas l’électrochoc dont nous avions besoin pour déclencher enfin la prise de conscience de notre fragilité face à la nature ? Ne montre-t-elle pas les aberrations d’un modèle économique qui a tout misé sur le marché, dans lequel 90% des antibiotiques mondiaux sont fabriqués par un seul pays, dans lequel la source principale d’énergie est contrôlée par des régimes autoritaires ?

Rien ne sera plus comme avant. Nous allons pouvoir enfin réaliser la transition écologique, investir dans une économie dé-carbonée, donner la priorité absolue à la santé, rééquilibrer le poids du marché et de l’Etat, retrouver le sens des solidarités du quotidien et de la proximité des relations humaines, oublier les égoïsmes et le racisme, inventer un tourisme lent et respectueux, re-localiser notre production et notre alimentation.

Rien ne sera plus comme avant. Y croyez-vous ? Les discours politiques en temps de crise ressemblent aux célèbres voeux pieux, trop caricaturés sans doute, des soirées d’élection des miss France. Personne n’y croit vraiment, mais cela fait du bien de les entendre.

Ces discours sont à la vérité peu crédibles. Non pas parce que ceux qui les émettent soient cyniques ou incompétents, mais parce que le désir ou la volonté de changement, aussi sincère soit-elle, va se heurter à la réalité. Quand nous serons venus à bout de ce virus, dans quelques mois, dans un an peut-être, quand la crise sanitaire sera derrière nous, quand nous ferons le bilan des dégâts humains, économiques et sociaux, une obsession balaiera toutes les bonnes intentions millénaristes : redémarrer. Pire, cette obsession sera en fait elle-même une bonne intention, réparer au plus vite, soigner les cicatrices, donner du travail à tous. Or, il n’y a pas de mystère : la façon la plus efficace et la plus rapide de redémarrer, ce n’est pas de construire une nouvelle machine, c’est d’utiliser celle qu’on a sous la main. Faire couler le pétrole à flots, faire décoller nos avions, relancer la consommation de biens plus ou moins indispensables, commercer encore et toujours, raviver les marchés financiers.

Comment échapper à cette malédiction du business as usual ? Comment redémarrer vite tout en changeant tout ? Voilà le défi qui est devant nous. Il est immense et difficile. Parce que dans les mois qui viennent, il faudra à la fois mettre toute notre énergie collective dans la bataille contre le virus, et en même temps trouver le temps et la force de penser le monde qui vient. Or, nos réflexes vont en sens inverse. Pire, nos institutions, notre gouvernance ne sont pas organisés pour répondre à ce défi. Quelques exemples suffisent à s’en convaincre. Chacun voit midi à sa porte. Les partis politiques se soucient de leur score aux élections et se chamaillent sur la date du second tour des municipales. Les multinationales, celles-là même qui repoussaient les réglementations contraignantes pour le climat, implorent aujourd’hui l’aide des Etats pour survivre. Les banques exigent des garanties pour prêter aux entreprises. Rien de tout cela n’est choquant. Ce n’est pas une question éthique. Mais qui pense au monde d’après ? Qui est en charge de dessiner le plan de la nouvelle machine ?

Aussi difficile que cela paraisse dans le contexte actuel, en plein pic d’une épidémie meurtrière, il est du devoir de ceux qui nous gouvernent de créer cette gouvernance du futur. Sans arrière-pensées politiques. On ne trouvera pas les clés de ce redémarrage en faisant travailler quelques conseillers de l’ombre. Nous devons réunir très vite les forces vives de la société. C’est une sorte d’Assemblée Constituante qu’il nous fait désormais. On peut rêver qu’elle prenne forme au niveau mondial, ou au niveau européen, c’est peu probable. Garder cette ambition n’exclut pas de faire ce que nous devons faire, en France, ici et maintenant.