Notre Monde connaît la plus grave de ses crises globales depuis 1945. Elle révèle ou confirme les failles profondes de notre modèle de croissance, qui sont autant de menaces collectives mortelles :

  • la dégradation de notre environnement, 
  • l’accroissement des inégalités, entre continents, pays, citoyens nationaux, qui ébranlent nos équilibres géopolitiques et sociaux, 
  • la vulnérabilité d’un système de production mondialisé, interconnecté, avec ses chaînes de valeur éclatées, qui a perdu toute résilience et a été mis à l’arrêt par la pandémie. 

Nous nous relèverons de cette crise. Mais comment ? Et pour combien de temps ?

L’urgence nous pousse à rétablir les choses telles qu’elles étaient. C’est la pente naturelle ; elle demande certes un long chemin d’efforts, mais sans doute saurons nous le faire.

Nous savons pourtant que si demain revient comme hier, nous connaîtrons à coup sûr des crises encore plus graves, et que nous atteindrons un jour le point de non-retour de la destruction de notre environnement.

Demain, nous ne pourrons pas reprendre comme hier. Les crises appellent l’ambition. La nôtre doit être immense. Construire une société qui sache répondre aux trois défis mortels qui la menace : défi environnemental, défi des inégalités, défi de la résilience.

Notre ambition doit être immense, mais nous devons partir du réel, rien ne changera d’un coup de baguette magique. Il faudra revenir à la vie « normale » et en même temps la transformer. Cela exige humilité et détermination sans faille face au monde et sa complexité.

Quels sont les principes qu’un mouvement progressiste doit poser pour guider la construction du Monde d’Après ?

  • D’abord la mobilisation de chaque acteur, à la place qui est la sienne. La société entière devra être mobilisée. Cela peut paraître une évidence, elle a pourtant été balayée par les mouvements sociaux qui ont ébranlé notre pays, notamment celui des gilets jaunes. Le défi principal n’est finalement ni sanitaire, ni économique, il est de réinventer dans l’action notre démocratie. Sinon, nous échouerons et le populisme et les régimes autoritaires se développeront.
    Que chacun participe à sa juste place, cela implique que les acteurs traditionnels de la vie sociale se transforment, qu’ils sortent de leurs postures et qu’ils réinventent leurs rôles, dans un vrai dialogue, en développant les coopérations et les subsidiarités qui aujourd’hui ont souvent disparu. Les pouvoirs publics devront réinvestir le rôle de stratège, y compris dans le domaine industriel ; les collectivités locales permettre de développer les potentiels de chaque territoire ; les partenaires sociaux et les corps constitués reprendre la maîtrise d’une démocratie sociale.
    Mais cela ne sera pas suffisant. Au-delà des acteurs institutionnels, nous appelons à la mobilisation de l’intelligence collective et de l’implication de chacun. Les associations doivent être écoutées, sollicitées et aidées ; les citoyens doivent être impliqués dans la recherche de propositions concrètes, à travers de nouvelles formes de démocratie qui leur redonnent confiance. Seule une co-construction citoyenne permettra l’adhésion, le changement des comportements et l’intelligence de l’action concrète qui permet la transformation.
  • Ensuite, des choix publics clairs et lisibles. Toute politique publique, tout choix politique, devront être systématiquement et en transparence évalués, au-delà des critères nécessaires de coût-efficacité, sur les trois critères qui portent le sens de notre ambition : le progrès apporté à la réduction de l’empreinte écologique, la réduction des inégalités de richesse et de destin, le renforcement de la résilience. Ces critères doivent être appliqués dès aujourd’hui, dans les plans de sauvetage et de relance, dès lors que de l’argent public est engagé.
  • Enfin, définir des domaines prioritaires pour engager la transformation. Notre système tout entier doit se transformer. Cependant, des transformations radicales doivent être engagées immédiatement sur « l’économie de la vie ». Cela concerne évidemment notre système de santé et de solidarité ; mais aussi notre écosystème agricole et d’alimentation ; l’aménagement de nos territoires (logement, urbanisme, mobilités) qui combine les enjeux d’environnement et d’inégalité ; notre système éducatif, de l’école à l’université, socle d’une société de progrès et d’émancipation individuelle.

Voilà donc les priorités, mais réussir exigera de gagner des batailles culturelles essentielles. La crise met en lumière des transformations profondes, qui s’inscrivent dans le temps long. D’abord, l’exigence de reconnaître chacun selon le critère de l’utilité commune, en commençant par les « premiers de tranchée ». Pour cela, il faudra actionner des leviers multiples : fiscalité et redistribution, politiques de rémunération des entreprises, reconnaissance sociale. Ensuite, nous prenons conscience que la transformation des comportements de chacun (comportements sociaux, de consommation, de mode de vie) est la condition première de l’atteinte de notre ambition collective.

Il nous faudra donc développer un « récit désirable ». La culture et ses acteurs seront essentiels. L’école en sera le pivot, à travers une instruction civique forte et une pédagogie qui valorise la sobriété, la solidarité et la conscience de notre environnement.

Notre ambition devra être immense. Elle est indispensable, elle engage le temps long. Cela commence aujourd’hui.

Jean-Claude MOYAL, ingénieur, consultant en stratégie et transformation

Jean-Claude MOYAL, ingénieur, consultant en stratégie et transformation.

Philippe ZAOUATI, Président du think-tank Osons le Progrès

Philippe ZAOUATI, Président du think-tank Osons le Progrès