Une tribune de Philippe Zaouati, Président du think-tank Osons le Progrès.

Dans la troisième et dernière saison de la série à succès « Baron noir », le combat politique se polarise entre les tenants de la politique à l’ancienne, de celle qui cherche encore à « changer la vie », autrement dit des progressistes, et ceux qui veulent renverser la table, faire dégager les élites, s’en remettre au tirage au sort et donner enfin le pouvoir au vrai « peuple », sans filtre. Cette tendance populiste est représentée par un professeur de biologie au regard et à la diatribe inquiétants dont le nom est Christophe Mercier.

Dans son dernier ouvrage intitulé « Le temps des gens ordinaires », le géographe Christophe Guilluy cherche en quelque sorte à donner une base théorique à cette « hypothèse Mercier ». Jamais avare de raccourcis et de caricatures manichéennes, Guilluy brosse le portait d’une société conflictuelle, duale, en prise avec une nouvelle lutte des classes. D’un côté, on trouve la France d’en haut, une bourgeoisie technocratique et héréditaire, fatiguée, au bord de l’implosion ; géographiquement concentrée dans les centres-villes des métropoles, elle est nomade, reste la grande gagnante de la mondialisation néo-libérale, mais elle a décidé de faire sécession du peuple, de le traiter par le mépris, de le reléguer à la périphérie, et finalement de l’oublier. Cette France d’en haut est cynique, elle utilise volontiers des leurres pour gagner la bataille de la morale. Elle met en avant l’écologie, la diversité culturelle et ethnique et l’ouverture au monde, mais ce n’est que pour mieux contrôler et humilier le peuple, pour lui faire comprendre qu’il est du mauvais côté de l’Histoire. De l’autre côté, il y a donc le « peuple », une entité enfin réunie en réaction à la sécession des élites, une société populaire composée de « gens ordinaires » qui, si l’on en croit Guilluy, ne demandent pas à prendre la place du khalife, mais à vivre heureux, le pus souvent dans le territoire où ils sont nés, en conservant leur culture majoritaire et protégés si possible d’une immigration massive qui les rend vulnérables. Et voilà qu’après avoir subi les diktats du monde d’en haut et cru sincèrement à un progrès qui devient pas, ce peuple se rebiffe. Il en a assez des injonctions de la bourgeoise théocratique qui le gouverne. Il n’est ni raciste, ni stupide, ni revanchard ce peuple, mais il aimerait bien qu’on le lâche un peu avec la baisse des émissions de CO2 et Black Lives Matter qui ne sont que des outils pour l’asservir un peu plus. Surtout, ce peuple qui a retrouvé son autonomie de classe ne supporte plus la médiocrité et le cynisme des élites. Il regrette les tribuns et les philosophes communistes de l’ancien temps qu’il écoutait les yeux remplis d’admiration. Désormais, il vote pour Trump, pour Bolsonaro et pour le Brexit.

Voilà donc le monde merveilleux monde de « l’hypothèse Mercier ». Un monde où le progressisme est perçu comme une supercherie et le progrès lui-même comme un leurre. Un monde dans lequel le seul objectif de la classe dominante serait de conserver le pouvoir et ses avantages.

Depuis le remarquable « Fractures françaises » où il avait inventé le concept de France périphérique, Christophe Guilluy tire avec talent le fil de sa pelote anti-système. Évidemment, beaucoup des constats qu’il développe dans ce dernier opus sont exacts et documentés. La déprime profonde de la France rurale et périphérique, la reproduction à l’identique de la société par un système scolaire et universitaire incapable de donner la même chance à tous, l’explosion des inégalités et de la pauvreté, l’insécurité culturelle de populations qui perdent leur statut de référents majoritaires, le rôle uniformisant des médias et de l’industrie culturelle. Tout cela est vrai et donne envie de suivre Guilluy dans son réquisitoire sans appel contre ceux qu’ils considèrent comme responsable de ce fiasco, les élites bourgeoises. Le problème est qu’on ne voit pas bien où le géographe veut en venir. Où nous mène donc cette nouvelle lutte des classes du XXIème siècle ? Quelle idéologie de replacement peut-on inventer dans un monde post-progrès ? Comment concrètement le peuple va-t-il se débarrasser de ses élites puisque selon Guilluy elles sont incapables de se régénérer elles-mêmes ?

A la fin de son essai, Christophe Guilluy nous offre une tentative de réponse. Après avoir décrit une société en train de s’écrouler pour des raisons sociales et politiques, il consent à reconnaitre que le grand problème de notre temps, de notre génération, est le changement climatique. Et pour boucler sa démonstration, il nous explique que le mode de vie sobre et local des gens ordinaires serait la solution à ce danger, parce qu’en réalité ce sont les riches urbains qui polluent et émettent du CO2. Si tous les gars du monde se donnaient la main et vivaient comme les pauvres de la périphérie de nos grandes villes, nous aurions donc réglé nos problèmes. CQFD.

Après les damnés de la terre, par la grâce du changement climatique, voici donc venu le temps des gens ordinaires ! Triste programme qui frôle parfois le mépris de classe. Guilluy ne nous propose rien d’autre qu’une capitulation, un abandon de tous les espoirs de progrès social, un renfermement sur soi, une victoire du peuple, mais une victoire à la Pyrrhus. Non pas un renversement révolutionnaire actif en chantant ça ira ! ça ira ! », mais un peuple qui observe passivement la bourgeoisie s’écrouler elle-même sous le poids de son arrogance et qui se recroqueville sur son terroir.

Face à ce discours sinistre et souvent haineux, la réponse est peut-être à trouver de nouveau dans la série : dans son débat de l’entre-deux tours face au populiste, le Baron noir se lance dans un plaidoyer flamboyant pour la « politique » et le combat d’idées. Ce sera tout l’enjeu des prochaines échéances électorales. Inventer un nouveau progressisme. Un progressisme radical qu’on ne puisse plus accuser d’être le paravent cynique des classes dirigeantes. Et faire échec à « l’hypothèse Mercier ».