Par Philippe Zaouati.

Peut-on encore exprimer une vision équilibrée, humaniste et raisonnable dans une société qui radicalise tous les points de vue ?

Comme des millions de Français, lorsque j’ai découvert l’agonie de Georges Floyd sous le genou d’un policier, j’ai été horrifié. Le racisme ordinaire, la poursuite des schémas de la ségrégation, les inégalités entre communautés me scandalisent. Depuis toujours. J’ai relié cette information à une autre qui est passée beaucoup plus inaperçue, celle de la sur-mortalité des afro-américains dans l’épidémie de Covid. Ce n’est donc pas la violence policière qui m’a choquée en premier, mais cette prédestination raciale dans la société américaine.

Et puis, j’ai entendu les appels à manifester en France et les comparaisons de plus en plus nombreuses entre les deux rives de l’Atlantique, notamment sur la question de l’attitude de la police. Je pense généralement que les forces de l’ordre font un travail difficile et nécessaire, mais j’ai lu le texte d’Omar Sy et j’ai fait l’effort de le considérer avec bienveillance. Je ne connais pas grand chose de ce que ressente les jeunes noirs des banlieues lorsqu’ils croisent la police. J’ai admis qu’on ne pouvait pas circonscrire cette question à la seule société américaine, que nous avions de façon évidente un racisme latent aussi en France, une inégalité persistante dans l’accès à l’emploi. Je me suis solidarisé sans hésitation avec ce mouvement de dénonciation du racisme, aux appels à ne plus se taire, à changer vraiment les choses.

Et puis, comme c’est le cas de façon quasiment systématique aujourd’hui, les extrêmes ont pris le pouvoir, aidées – inconsciemment ou pas, par des médias à la recherche de spectaculaire et d’affrontement. Les manifestations du comité Adama, avec en tête de cortège tous les groupuscules de l’extrême-gauche, de l’indigénisme et de l’islamisme, la haine du flic répandue jusqu’à la nausée et sans discernement, la récupération politicienne de tous les Méléchons, les discours qui assènent que nous ne sommes plus en démocratie, et enfin, pour couronner le tout, l’inévitable antisémitisme, le ciment sous-jacent de tous ces radicalismes, les attaques contre Israël dont on se demande bien ce qu’elles viennent faire dans ce contexte, les « sales Juif » réfrénés mais qui sortent malgré tout.

Et bien sûr, face à ce pain béni, les radicaux de l’autre rive qui s’en donnent à cœur joie. Zemmour qui nous rappelle que Floyd n’était pas un perdreau de l’année et les « identitaires » qui hurlent au racisme anti-blanc.

Face à cette radicalisation, comment conserver une attitude humaniste et raisonnable ? Comment avancer vers une société meilleure si être contre le racisme exige de se plier aux exigences d’Assa Traoré, de s’excuser d’être blanc, de mettre un genou à terre et de déboulonner des statues. La radicalisation du débat public est le grand fléau actuel. A la réflexion, Kofi Yamgnane a raison, Omar Sy et Eric Zemmour alimentent finalement la même machine, non pas celle d’une société sans racisme, mais celle d’une société de la haine et de la confrontation des communautés.

Peut-on revendiquer un anti-racisme absolu, un dégoût total de la discrimination sur la base de la religion et de la couleur de peau, un combat contre les inégalités, et rejeter en même temps cette instrumentalisation qui fait du flic et du juif le symbole de l’ennemi ? Je l’espère, mais cela devient de plus en plus difficile.